Bus trip aux confins de la Sibérie (Les Échos le 30 janvier 2015 )

Après des haltes à Paris, Helsinki, Saint-Pétersbourg, Moscou, Ekaterinbourg, Irkoutsk, Oulan-Oude…, le bus de Salaün Holidays longe au loin l’Amour et la frontière sino-russe. Une plongée dans « la vraie Russie »..

Des espaces qu’on ne voit pas chez nous… » Le bus Brest-Vladivostok de Salaün Holidays a déjà plus 14.000 kilomètres au compteur et traverse désormais les verdoyants paysages le long de l’Amour. Tout près de la frontière avec la Chine, le petit groupe de touristes français s’enthousiasme. Car il va de surprise en surprise pour cette plongée dans la « vraie Russie », sans le prisme des médias occidentaux souvent négatifs, ni celui de la propagande trop enthousiaste du Kremlin. « Voyage du siècle, nouveau défi sur les traces de Michel Strogoff », avait promis Michel Salaün, l’organisateur en chef de cette aventure, patron de l’agence de voyages bretonne portant son nom et spécialisée dans les périples routiers.

Des plaines désertes…

« Il fallait être un peu dans les nuages pour proposer un tel voyage à des touristes… Et pareillement un peu fou pour s’embarquer dans le projet ! » plaisante très sérieusement l’un des 23 aventuriers. Derrière les vitres, défilent sans fin depuis plusieurs jours les paysages de Sibérie puis de l’Extrême-Orient russe, à raison de 600-800 kilomètres parcourus quotidiennement. Les décors sont plus variés que les habituelles cartes postales de ces contrées réputées austères. Régulièrement, les plaines sont vallonnées. Et, rapidement, la végétation change, forêts de bouleaux, chênes et résineux s’enchaînent ou s’entremêlent. Même la route est une surprise : la toute neuve M58, rendue célèbre depuis que le chef du Kremlin Vladimir Poutine y a fait un périple très médiatique au volant de sa Lada jaune, permet de filer à quelque 100 km à l’heure. Sauf lorsque l’autoroute se transforme en chemin de terre où, pour la couvrir d’asphalte, s’activent machines et ouvriers.
« C’est loin d’être le trou noir auquel,loin de Moscou et de Saint-Pétersbourg, serait réduit le pays, témoigne un voyageur. Avant de partir, j’imaginais la Sibérie triste, sinistre et couverte de goulags. Elle est joyeuse, variée ! » Et… immense, déserte. Quasiment aucun champ cultivé ni troupeau de vaches. Quelques microvillages. Et des villes séparées par des centaines de kilomètres. De sympathiques cafés sur les aires des stations essence isolées, servant expresso et pelméni. Bien sûr, aucun magasin ni chaîne de restaurant. Au loin, surgit parfois la ligne ferroviaire empruntée par le mythique Transsibérien. Il s’agit surtout de trains de marchandises. Sur l’autoroute, presque vide, les camions sont plus nombreux que les voitures. Et aucune Lada jaune n’est en vue. Dans cette partie asiatique de la Russie, bien après le lac Baïkal, les habitants préfèrent les voitures japonaises et coréennes. Volant et conduite à droite.
Blagoveshchensk, ville sur le fleuve Amour face à la Chine, fermée pendant les décennies d’affrontement entre les deux ex-ennemis communistes et aujourd’hui symbole de l’alliance nouvelle entre les deux pays. Ici, les statues sont légion en hommage aux combats passés contre Pékin et glorifiant la signature de traités favorables à Moscou. La mémoire des victimes des pogroms russes contre les Chinois noyés dans les eaux de l’Amour ? questionne un voyageur. Aucun monument bien sûr mais une réponse embarrassée du jeune guide local. Par contre, l’inscription en lettres blanches sur un monument près de Blagoveshchensk est sans appel : « La terre d’Amour était, est et sera russe. » Un clair message d’amour adressé aux voisins…
Car Pékin n’a pas, totalement, abandonné ses prétentions sur la Sibérie, partiellement terre chinoise par le passé. « Cela reste dans l’air du temps… », prévient Sergueï, rare membre de l’opposition libérale rencontré à Blagoveshchensk. Lorsqu’en 2011 et 2012, de larges et inédites manifestations à Moscou ont dénoncé le régime de Vladimir Poutine, cette ville moyenne n’a rassemblé que 18 opposants dans la rue. « La propagande des télévisions du Kremlin fonctionne à plein ici… » rappelle-t-il.
… aux cités bouillonnantes
Ce passage en terres asiatiques aux confins de la Russie permet, donc, de toucher, au plus près, la réalité sociale et économique du pays. A Blagoveshchensk mais surtout Khabarovsk, deuxième plus importante agglomération de l’Extrême-Orient russe, les touristes enchaînent visite d’églises, promenade en centre-ville, plongée dans les marchés locaux, balade sur l’Amour et sur ses plages, dîner avec vue panoramique sur la Chine. Entre vestiges du passé soviétique et nouvelles constructions, ce sont deux étonnantes cités, bouillonnantes et bien aménagées. Dans les parcs, la multitude d’enfants et de femmes enceintes témoigne du boom de la natalité. Dans les rues, magasins et cafés illustrent le boom économique. « Une franche bonne surprise ! » confie une passagère de l’autocar. « On s’attendait à traverser des villes grises et monotones. Au contraire, elles grouillent de partout ! Les visages sont heureux même si… cela ne sourit pas beaucoup. » Une vraie plongée dans toutes les contradictions de la Russie d’aujourd’hui.

Benjamin Quénelle

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